Duvillier, peintre contemporain cénesthésique, Eurogalerie octobre-décembre 1967
Duvillier, c'est le portrait de l'homme moderne, aspiré par l'infini que nous ouvre la science de l'homme contemporain, qui surmonte son vertige en se libérant dans un geste péremptoire, cénesthésique, résumant son être tout entier dans sa présence au monde.
Duvillier, peintre contemporain, vit et travaille sous le signe de l'ambiguïté. L'homme est puissant mais doux, volubile et réservé; sa peinture est intime et cosmique, éclat de force mais équilibre. Cette ressemblance entre le créateur et son œuvre, c'est l'originalité profonde de Duvillier. Ne nous méprenons pas, si l'homme fait l'œuvre, les nécessités du travail infléchissent la façon de vivre et la manière d'être renouvelle et approfondit les possibilités du faire.
S'il fallait dresser la fiche signalétique d'un Duvillier, nous écririons: geste puissant; couleurs peu nombreuses mais toujours froides et transparentes; vertigineuse sensation de vitesse et d'espace. Signe particulier: curieuse impression d'ordre dans ce qui ne devrait être que chaos.
L'ambiguïté de Duvillier se retrouve partout. Le geste dans sa liberté rejoint souvent les formes géométriques les plus essentielles, les couleurs deviennent chaudes à force d'être froides, le lointain contamine le proche et la vitesse se mue en éternité.
Tout créateur cherche à établir un ordre adapté aux exigences de son époque. Il a une vision nouvelle car il refuse les rapports traditionnels qui unissent l'homme à l'univers, sachant que les constituants du monde ne sont pas fixes mais en perpétuelle évolution. Parce qu'il a cette lucidité et une sensibilité très vive, il prévoit l'ordre que les autres finiront par vivre quand ils auront reconnu son œuvre. Il vit le présent du monde mais il demeure l'avenir pour le public de son époque.
Création, perception, sensations
Le problème de la création est lié à celui de la perception. Notre vision est déterminée par une nouvelle compréhension de l'espace et du temps, par le sentiment de la vie et de l'infini. L'homme contemporain a le vertige. Cézanne avait un vertige visuel, Duvillier a un vertige psychique. Le maître d'Aix, le premier, perçut la vie interne des choses et surtout l'impossibilité qu'il y avait à les saisir complètement si on s'arrêtait à une vision extérieure et aux rapports visuels conventionnels. Chez Cézanne l'œil n'était plus un récepteur passif mais un agent actif mettant en relation les réalités terrestres avec celles de la conscience; l'espace ne se limitait plus à la perspective mais à la densité de la présence. Duvillier, lui, appréhende la simultanéité des sensations et des éléments cosmiques au niveau de la conscience.
Une peinture d'éthique
Pour comprendre l'originalité de Duvillier, il faut être conscient de la rupture qui s'est produite dans l'évolution de la peinture au cours de la dernière guerre avec l'irruption de l'action painting. C'était la première manifestation incontestable d'une peinture d'éthique, la fin de la peinture esthétique. Libérés par cet exemple, gonflés d'un sang nouveau, les peintres occidentaux, qui se manifestèrent autour des années 1950, rompirent définitivement avec la tradition classique de synthèse, affirmant qu'il était impossible de construire un ordre nouveau si celui-ci ne se greffait pas d'abord sur ce que l'homme a de plus essentiel et d'élémentaire, sa vie. Sa manifestation la plus directe est le geste libre et spontané.
Duvillier se laisse happer par le tourbillon des forces élémentaires, éprouvant le besoin de les assumer dans la connaissance physique. Saisissant dans les mailles de son gestualisme le mystère du monde, il dépasse l'angoisse par la possession, donne des preuves de conscience en créant un nouvel équilibre entre des forces antagonistes.
Parcours biogaphique
René Duvillier est né le 3 avril 1919 à Oyonnax dans l'Ain. Son père était originaire du Nord, sa mère de l'Est, c'est ce qui explique, peut-être, son tempérament expressionniste. Son père était professeur de dessin et son grand-père maternel lithographe.
Saint-Etienne, Bayeux, Bagnères-de-Bigorre et Compiègne furent les villes où il passa son enfance. Il cessa brutalement ses études secondaires à quatorze ans, poussé par la nécessité de faire de la peinture. Il fut reçu très jeune à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, n'y apprit rien si ce n'est à voir ce qu'il ne fallait pas faire. Il avait vingt ans et fini l'Ecole quand la guerre éclata.
Pendant toute la guerre, Duvillier mènera une existence dangereuse et agitée. Il passera cinq ans en captivité mais, fou de l'évasion, il va découvrir l'est de l'Europe. Chaque tentative d'évasion avortée l'amenait dans un camp toujours plus éloigné de la France. Il ira jusqu'en Ukraine, après de nombreux camps en Allemagne, en Autriche et en Pologne. Ne pouvant peindre, il ne renonce pas complètement à son activité d'artiste puisqu'il pratiquera le tatouage. Sa réputation fut telle, qu'il put s'exercer avec férocité sur ses geôliers, se vengeant ainsi de beaucoup d'outrages, tout en jouissant de l'impunité indispensable à un virtuose dans l'exercice de son art! En 1943, il fit même une petite exposition de dessins au centre culturel d'un camp de prisonniers de Cracovie. C'étaient des petits crayons de couleurs, travaux non-figuratifs d'après la Bible, prémices de ses œuvres à venir.
Le tragique et le débordement des passions allaient marquer sa jeunesse d'un sceau ineffable. Lorsqu'il reviendra libéré en 1945, poussé par l'angoisse de n'avoir pas peint, il pratiquera une peinture figurative qui sera rapidement entachée d'imaginaire. Vers 1950, il faisait une peinture abstraite, synthèse impossible entre le géométrique et le lyrique, qui le laissait insatisfait. Il ne deviendra un peintre véritable qu'en 1954, après le choc de la mer.
Duvillier admirait les expressionnistes allemands, les abstractions lyriques de Kandinsky, Hartung et le peintre gestuel américain vivant alors en France, Sam Francis. Il découvrait chez ces artistes la liberté et un espace lié à une éthique débarrassée de tout esthétisme. Le choc de la mer lui permettra de réaliser ce qu'il pressentait.
Toute ma peinture, dit-il, découle du choc reçu devant la mer. J'ai subi la mer; c'était incroyable, je devenais femelle, j'étais submergé… J'y ai trouvé le mouvement et le geste. Tout bougeait, les flots, le rivage, le ciel, les oiseaux. Je fus surtout très frappé par le spectacle des chevaux bretons, crinières au vent qui jaillissaient de l'écume. Je retrouvais aussi l'ancien mythe grec de la naissance dans la mer.
Duvillier était devenu un peintre gestuel, il risquait aussi d'être le peintre d'une seule émotion. Mais la mer allait éveiller en lui le souvenir de chocs antérieurs, l'ouvrir à la perception de nouvelles sensations. Certaines images anciennes lui revinrent qui expliquent son vertige. Il se voit très petit à Saint-Etienne découvrant son visage lumineux au bout du tunnel d'un puits; il se souvient d'une longue glissade en luge, du désarroi qui le prit quand il perçut qu'il ne pouvait plus s'arrêter, de l'impression se sombrer dans un gouffre infini.
Désormais, Duvillier va peindre par thèmes. Certains sont justifiés par des chocs, d'autres sont volontairement choisis.
Avant de travailler, confie-t-il, je dois me mettre en état de retrouver le choc primitif. Alors, j'ai terriblement envie de peindre mais je ne sais pas ce que je vais faire; je ne connais que le thème.
Au début, je me lance avec les couleurs librement, un certain chaos naît du hasard. Puis, je cherche à mettre de l'ordre. Ma peinture, c'est le combat de cette mise en place d'un ordre dans le chaos.
Une œuvre est finie quand l'ordre existe, quand je ne puis plus y revenir. Je ne pourrais plus la retoucher car les couleurs et les formes sont déterminées par rapport à moi-même. Dans l'œuvre, l'authenticité de l'être est essentielle.
Duvillier n'utilise que très peu de couleurs et très peu de brosses. Il travaille à plat, l'œuvre étendue sur le sol. Le blanc de la toile l'impressionne, l'hypnotise. Il n'utilisera jamais de couleur blanche, mais saura rendre transparente sa couleur ou faire éclater le blanc gardé.
Abstraction Lyrique et Action Painting
Il est évident que Duvillier et les peintres de sa génération doivent beaucoup aux peintres gestuels américains, bien que la peinture lyrique européenne soit très différente de l'américaine; elle a une lumière et un espace autre. Alors qu'une peinture américaine est un tissu de matière qui absorbe la lumière, une peinture de Duvillier est légère, transparente et réfléchit la lumière. L'ordre y est également plus humain car cette peinture n'est pas instinctive mais prise de conscience et de possession du monde. Elle représente la matérialisation d'un moment d'existence, elle est cénesthésique.
Le geste de Duvillier synthétise dans sa soudaineté l'être tout entier. Il trouve son expression dans son intensité, il réfléchit directement le fondement de la personnalité du peintre. Cénesthésique, il reflète quelque chose qui est auparavant pensé et vécu, il permet la découverte de structures préexistantes par l'immédiateté de la sensation et de l'action.
Homme d'action, Duvillier n'est pas un contemplatif. Il participe totalement à son œuvre qu'il colore de la tonalité de son être physique et spirituel. S'il s'exprime par son geste, seule la conscience peut lui permettre d'échapper à l'automatisme et à la technicité. C'est la conscience qui fait évoluer le geste, qui l'amène à des découvertes et à un renouvellement.
Duvillier est une personnalité complexe. Après le choc de la mer, quand il eut compris l'importance du geste, il a cherché à se connaître et a découvert ses contradictions. La richesse de son œuvre vient de ce qu'il n'essaya jamais à se simplifier :
"Je suis émotif et passionné. Cette contradiction de mon caractère donne peut-être naissance à ma manière de faire, à mon besoin de me livrer complètement et à celui de mettre de l'ordre. Quand j'ai découvert l'importance de la peinture gestuelle, j'ai également éprouvé la nécessité de faire une peinture personnelle. J'ai cherché à être moi-même et j'ai vite rencontré ma contradiction. J'ai également compris qu'il était impossible de choisir, de développer un trait au détriment de l'autre. Je me suis alors accepté comme j'étais et j'ai trouvé mon équilibre. Je ne cherche ni une simplification, ni une synthèse. Je me mène de front, il faut que je garde ma totalité."
Duvillier a reçu trois grands chocs: celui de la Mer, celui du Cycle aérien, éprouvé lors de son premier long voyage en avion qui lui laissa percevoir l'infini et la multiplicité des espaces, et plus près de nous celui du Regard. Le peintre cherche à épuiser toutes les possibilités de ces grandes émotions et il n'abandonne un thème que lorsqu'il sent qu'il l'a vidé de son contenu. Parfois un thème s'impose si impérieusement qu'il faut abandonner le précédent. D'autres fois, certains le laissent vide et l'empêchent de créer pendant un laps de temps plus ou moins long.
Signification des thèmes de Duvillier
Il est important de comprendre la signification profonde des thèmes de Duvillier. Dans la Mer, il reste extérieur aux phénomènes du monde. Il est spectateur et il donne à voir aux autres l'histoire du monde. Avec les Javelots, il cherche à percer l'écran qui le retient au-dehors et il en arrive aux Diables de mer, crabes dont le combat l'entraîne à l'intérieur d'un nouvel espace. Le crabe c'est également le symbole de l'être hypersensible qui se cache derrière sa carapace et qui attaque avec ses pinces pour éviter d'être anéanti. Avec le Cycle aérien, le poète épique devient un poète lyrique. Il se mêle à l'infini, découvre la profondeur absolue dans la contamination des plans. C'est enfin le Regard, le globe de l'œil où se confondent le reflet extérieur et le sentiment intérieur. Nous rejoignons ici l'humain, le tragique au sens grec du terme: l'homme face à son destin, cherchant à s'imposer au cosmos. A l'infini extérieur se superpose la dimension de la conscience; l'homme et le monde sont à nouveau liés.
Pour Duvillier, le temps d'exécution ne compte pas car il a compris que les notions de temps et de durée sont étrangères à l'action. Il cherche simplement à enchevêtrer les durées-espaces dans un temps court pour atteindre une plus grande concentration.
Duvillier, c'est le portrait de l'homme moderne, aspiré par l'infini que nous ouvre la science de l'homme contemporain, qui surmonte son vertige en se libérant dans un geste péremptoire, cénesthésique, résumant son être tout entier dans sa présence au monde.
J-L Daval, 1967