L'art contemporain cénesthésique

L'abstraction cénesthésique

 
 
René Duvillier : artiste contemporain cénesthésiqueL'abstraction cénesthésique occupe une importance croissante dans le paysage de l'art contemporain. Apparue dans les années cinquante, elle a subi comme l'abstraction lyrique, le désintérêt, puis le déni d'existence d'une critique officielle peu portée à traiter d'un art qui a pour enjeu la création elle-même, l'être dans son rapport au monde. 
 

La vision décorativo-progressiste du critique d'art contemporain

 
 
Les critiques de l'art contemporain, loin de toute émotion, préfèrent les chemins rassurants que lui tracent les tenants de la modernité. L'artiste et le critique se retrouvent dans une vision progressiste et matérialiste de l'art. Réflechissant ensemble sur la matérialité du fait pictural, ils peuvent écrire le prêt à penser d'un carré rouge sur fond noir, d'une série de rayures ou d'une large étendue monochrome. 
 

L' art abstrait cénesthésique : un art sans référent

 
 
L'art abstrait cénesthésique propose à l'amateur une approche plus affective, plus personnelle, plus secrète, en un mot une appproche plus essentielle de l'oeuvre d'art. Conformément à l'attente implicitement exprimée d'un large public. 
 
Difficilement conceptualisable, l'Abstraction Cénesthésique présente néanmoins un certain nombre de caractéristiques propres. 
 
La première tient aux conditions de son apparition dans le champ artistique. Car si elle se plaît hors de l'histoire et du temps, si elle tend à l'universel, elle tire un surcroît de légitimité de la seconde guerre mondiale. Les grands peintre de l'Abstraction Cénesthésique ont vu leur adolescence bouleversée par les horreurs de la guerre, et c'est dans les souffrances d'une conscience déchirée qu'ils se sont trouvés dans l'obligation de bâtir un art nouveau, résolument autre, sans référent. 
 
François Arnal : artiste contemporain cénesthésiqueContrairement aux grandes figures de l'École de Paris dans les années cinquante, ils n'ont pas tirés les leçons du cubisme. Il leur restait donc à inventer dans la solitude une peinture qui ne pouvait être qu'existentielle. Une peinture dangereuse, qui pouvait sombrer dans une régression figurative, s'enfoncer dans les marais de l'informel. De nombreux peintres n'ont pu supporter cette errance désespérée. Ils ont singé la démarche cénesthésique pour en faire un spectacle, un nouveau dandysme. Ils ont caché leur douleur sous la superbe du masque de l'habiliteté du trait. Mais le prix à payer pour cette trahison de soi-même est la mort. Non pas la mort de l'homme, mais celle de l'artiste. Entré dans un monde répétitif, il ne lui reste qu'à reproduire jusqu'à la fin les mêmes signes, les mêmes codes. 
 

L'art cénesthésique dissout le sujet dans l'universel

 
 
L'artiste réellement Cénesthésique ne se situe pas dans la reproduction, mais bien dans la production. Sa démarche se joue des filiations, défie le temps et l'epace. Son environnement est cosmique. Sa peinture se présente comme une métaphore de la pensée ontologique, une réflexion sur l'être. Son territoire bénéficie de l'absence de limites de la métaphysique. Mais nous sommes loin de la peinture purement interllectuelle. L'artiste ne peut sans se trahir maîtriser complètement son oeuvre. Son propos se situe ailleurs: dans l'obligation impérative d'exprimer ses sensations intérieures par la projection sur la toile de mouvements. Ces mouvements, ces gestes, ces regards de l'intérieur sont libérateurs de toute contrainte. En eux se mêlent passé, présent, futur. Ils vont de l'infini vers l'infini, et tentent de retrouver une unité perdue. 
 
Marcelle Loubchansky : artiste contemporain cénesthésiqueLe centre de création cénesthésique est la fusion avec la matière, la dissolution du sujet dans l'universel et non plus la critique de la société ou un système de représentation du réel. Une démarche qui va de la douleur vers l'absence de sensations, ou plus exactement jusqu'à l'extase. 
 
Le peintre, au moment de la dissolution dans l'univers se transcende totalement, et laisse sur la toile sa propre trace comme une entité ultime et non comme acteur de l'histoire ou comme un sujet divisé. Le corps du peintre, si sollicité dans les différentes phases de la maturation de l'oeuvre, n'apparaît plus sur la surface de la toile comme à travers un signe identifiable, mais par les effets de ce qu'il convient d'appeler un rayonnement. 
 
Sur la toile s'inscrit dès lors un univers cosmique composé de particules élémentaires, de fragments de galaxies et de mouvements essentiels. 
 
Ces processus physiques, cette dissolution du peintre dans autre chose que lui-même, cette sublimation de l'être dans l'univers appartiennent aux grandes interrogations de l'humanité. Loin du néo-matérialisme d'aujourd'hui, l'art abstrait cénesthésique relève de ce versant de la pensée où l'homme divisé, déchiré par un manque à être, est à la recherche de son unité. 
 
Patrick Favardin, 
Écrivain, Critique d'Art. 
Septembre 1992
 
 
 

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